À Genève, le nombre de places d’assistanat en cabinet reste limité, alors même que la médecine de famille peine à recruter. Un paradoxe qui interroge : comment susciter des vocations alors que l’offre pour expérimenter concrètement le terrain est insuffisante ? Pour la Pre Dagmar Haller, directrice de l’Institut universitaire de médecine de famille et de l’enfance (IuMFE) et codirectrice du Centre de médecine de premier recours Unige et HUG (CeMPR), l’enjeu est clair : former davantage… mais surtout mieux, en rapprochant la formation de la réalité du cabinet.
La place de la médecine en cabinet s’améliore-t-elle dans la formation à Genève ?
Dagmar Haller : Oui, et c’est une évolution très positive. À Genève, la faculté s’est fortement engagée dans ce domaine. On essaye d’exposer les étudiants très tôt à la réalité du cabinet, dès la deuxième année. Tous effectuent quelques demi-journées en cabinet, et ceux qui choisissent la mention « Médecine de famille » bénéficient d’une immersion encore plus importante. Les retours sont extrêmement encourageants. Cette exposition précoce renforce leur sentiment de compétence clinique et redonne du sens à leur formation. Dans un contexte qui voit de jeunes médecins se détourner de la pratique clinique en raison du stress ou de la charge administrative, c’est un levier essentiel.
En quoi l’assistanat en cabinet peut-il influencer un choix de carrière ?
D. H. : C’est absolument déterminant. On ne choisit pas ce qu’on ne connaît pas. J’utilise souvent ce parallèle : on n’imaginerait pas un boulanger ouvrir une boulangerie sans jamais avoir fait de pain lui-même auparavant. Pourtant, en médecine, il est encore possible de s’installer en cabinet sans y avoir été formé. C’est assez paradoxal. D’autant plus que quand les jeunes médecins découvrent la réalité du cabinet, beaucoup ont un véritable déclic. Certains vont même jusqu’à écourter leur formation hospitalière parce qu’ils se rendent compte que c’est exactement la pratique qu’ils recherchent : des journées variées durant lesquelles on peut passer de la dermatologie à l’ORL ou de la diabétologie à l’orthopédie, parfois avec un même patient. C’est une gymnastique intellectuelle constante, très stimulante, que l’on expérimente différemment à l’hôpital. Et puis, il y a le lien avec les patients. Cette relation au long cours, cette confiance qui s’installe, c’est quelque chose de très fort. Une fois qu’on y a goûté, il est difficile de revenir en arrière.
Faudrait-il rendre obligatoire un passage en cabinet durant la formation ?
D. H. : Oui, clairement. Aujourd’hui, il est recommandé, sans être imposé. Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez de places pour tout le monde. Il est donc difficile de rendre obligatoire quelque chose que l’on n’est pas en mesure d’offrir. Résultat : certains médecins s’installent sans expérience de cabinet et apprennent sur le tas. Même si leurs compétences médicales sont solides, l’exercice en cabinet est un métier à part entière, avec ses spécificités.
Pourquoi le canton de Genève propose-t-il moins de places d’assistanat que d’autres?
D. H. : La limitation est avant tout liée aux choix politiques et financiers. Chaque canton décide du budget qu’il alloue à la formation en cabinet. Certains n’ont pas d’assistanat en cabinet, d’autres – comme Zurich – en proposent beaucoup plus. À Genève, le programme finance actuellement six équivalents temps plein. Le canton prend en charge environ 60 % du salaire, et le reste – soit 40 % – est assumé par le cabinet. Dans d’autres cantons, les autorités publiques financent davantage, parfois jusqu’à 80 %. Cela signifie que le développement des places dépend aussi de la capacité des médecins installés à s’engager dans la formation.
Quels bénéfices les médecins installés peuvent-ils tirer lorsqu’ils s’investissement dans la formation de jeunes confrères ?
D. H. : C’est vrai que cela demande un engagement, mais il y a aussi beaucoup de retours positifs. D’abord, sur le plan intellectuel. Former oblige à prendre du recul sur sa propre pratique, à expliciter ses raisonnements. C’est très stimulant, et de nombreux médecins disent que cela redonne du sens à leur activité. Il y a aussi une dynamique d’équipe. La présence d’un assistant s’accompagne d’un regard neuf et de connaissances actualisées, ce qui crée des échanges très enrichissants au quotidien. De plus, à plus long terme, c’est aussi une manière de préparer la relève. Certains assistants s’installent ensuite dans le cabinet ou dans la région, contribuant de cette manière à la continuité des soins.
Quels leviers permettraient d’augmenter le nombre de postes ?
D. H. : Le principal est financier : accueillir un assistant demande du temps et peut représenter un manque à gagner. Tant que cet engagement repose, même en partie, sur les médecins eux-mêmes, le nombre de places reste limité. Renforcer le soutien public – aux niveaux cantonal et fédéral – permettrait de lever ce frein et de développer plus largement l’assistanat en cabinet. Il y a néanmoins une volonté de mieux structurer la formation et d’en garantir la qualité. Pendant longtemps, on pensait que seule la formation hospitalière pouvait remplir ce rôle. Cette vision a évolué. Aujourd’hui, il s’agit aussi de mieux définir les compétences spécifiques à la pratique ambulatoire : la gestion du cabinet, la coordination des soins, le suivi des patients chroniques, le travail en réseau. L’objectif est d’aller vers une formation plus cohérente à l’échelle suisse.
Les nouveaux modèles de cabinets regroupés ou de maisons de santé peuvent-ils favoriser l’attractivité de la profession ?
D. H. : Oui, et même plus que cela : c’est probablement le modèle de demain. La médecine de famille ne peut plus se concevoir de manière isolée. Les patients sont plus âgés, présentent des pathologies multiples et ont besoin d’une coordination de soins de plus en plus complexe. Le travail en équipe pluridisciplinaire devient indispensable, avec des infirmières, des physiothérapeutes, des coordinateurs de soins et, bien sûr, les assistants et assistantes médicales. Dans notre pratique quotidienne, il serait aujourd’hui difficile de faire autrement. Ces modèles répondent aussi aux attentes des jeunes médecins, qui recherchent un cadre de travail plus collectif et plus flexible.
Quel est, selon vous, l’enjeu principal pour les prochaines années ?
D. H. : Si on veut garantir la relève en médecine de famille, il faut former les médecins dans le contexte où ils exerceront. Ce qui suppose plus de places en cabinet, un soutien financier adapté et une reconnaissance du rôle formateur des médecins de famille. C’est un enjeu de formation, mais surtout de qualité des soins pour toute la population.