Alors que la Suisse accélère son virage ambulatoire, une question devient centrale : comment former des médecins capables d’exercer en fonction des réalités du terrain de demain ? Longtemps très hospitalo-centrée, la formation médicale tente progressivement de redonner sa place à la médecine de famille. Au cœur de cette évolution, l’assistanat en cabinet.
Ce dispositif permet à de jeunes médecins en formation postgraduée – généralement en 3e ou 4e année – de travailler plusieurs mois (six ou douze mois à temps plein ou partiel) dans un cabinet médical sous la supervision d’un médecin installé. Au-delà de l’apprentissage clinique, il s’agit d’une immersion dans un mode d’exercice, une relation aux patients, une organisation du travail et une vision du soin. « Au cabinet, il y a toute la gestion de l’incertitude, de la relation médecin-patient, du suivi au long cours. Ce sont des compétences qui ne s’apprennent à peu près qu’ici », explique Alexandre Ronga, responsable de l’assistanat au cabinet du Département de médecine de famille à Unisanté.
Le cabinet constitue en effet un véritable microcosme professionnel. Les jeunes médecins y découvrent non seulement la clinique de premier recours, mais aussi l’organisation concrète du métier : gestion du temps, coordination des soins, facturation, travail interprofessionnel, ressources humaines ou encore suivi de patientèles chroniques. « Pour beaucoup de médecins en formation, l’installation en cabinet reste l’issue naturelle du parcours, rappelle Laurent Nyffenegger, médecin généraliste à Versoix et coordinateur du Programme genevois d’assistanat en cabinet pour la médecine interne générale. Faire toute sa formation à l’hôpital ne prépare pas vraiment à l’installation. L’assistanat peut aider à démystifier cette étape. »
L’exposition précoce à la médecine de famille en cabinet devient ainsi progressivement un objectif de formation. À Genève, tous les étudiants effectuent désormais des stages en cabinet pendant leurs études. Depuis deux ans, la Faculté de médecine propose aussi une mention Médecine de premier recours - Médecine de famille (Mention MPR-MF). « L’idée est de maximiser le temps que ces étudiants vont passer en contact avec des situations de premier recours, explique Antoine Geissbuhler, doyen de la Faculté de médecine de l’Université de Genève. Au lieu de faire 4 à 5 % de leur formation clinique en cabinet, ils peuvent désormais aller jusqu’à 30 %. »
Une expérience déterminante pour la relève
Dans la plupart des cantons romands, l’assistanat en cabinet est aujourd’hui considéré comme une étape essentielle du parcours vers la médecine de famille. « Les études ont montré que ceux qui réalisent un assistanat s’installent ensuite plus souvent en cabinet, et même fréquemment dans celui où ils ont été formés », souligne Martine Bideau, pédiatre et coordinatrice genevoise du Programme pour la pédiatrie.
Dans le canton de Vaud, où le dispositif existe depuis 2005, les résultats sont particulièrement parlants. « Dans la région de Nyon, 100 % des médecins assistants passés par le programme se sont installés en cabinet comme médecins de famille », relève Alexandre Ronga.
Au-delà des chiffres, l’expérience apparaît comme un révélateur de vocation. « Je pense que beaucoup de jeunes font médecine pour la relation humaine, estime Laurent Nyffenegger. Au cabinet, on passe encore 80 à 85 % du temps avec les patients, tandis qu’à l’hôpital, une grande partie du travail est administrative. »
Dans une autre mesure, l’assistanat agit aussi comme une réponse à la pénurie annoncée. « La mission d’une faculté de médecine, c’est de former les médecins dont la société a besoin, résume Antoine Geissbuhler. Or aujourd’hui, il est relativement clair qu’en Suisse romande, nous manquons de médecins de premier recours nécessaires au bon fonctionnement du système de santé. »
Les médecins formateurs, piliers du programme
Pour accueillir un médecin assistant, les cabinets doivent être reconnus par l’Institut suisse pour la formation médicale postgraduée et continue (ISFM). Les médecins formateurs suivent une formation spécifique de deux jours et répondent à plusieurs critères de supervision. « Il faut notamment être installé depuis un certain temps, disposer d’une infrastructure adaptée, garantir un cadre de formation structuré, et obtenir une reconnaissance de l’ISFM », explique Laurent Nyffenegger. Un investissement qui reste conséquent en termes de temps et d’organisation, ce qui peut en freiner certains. « Le début est toujours un peu compliqué », reconnaît Martine Bideau. « Il faut superviser beaucoup, relire les consultations, donner du feed-back. Cela nécessite un temps dédié. »
Mais les retours des médecins formateurs sont largement positifs. « Former oblige à prendre du recul sur sa pratique, souligne Dagmar Haller [1], directrice de l’Institut universitaire de médecine de famille et de l’enfance (IuMFE). Beaucoup disent que cela redonne du sens à leur activité. »
Dans certains cabinets, les assistantes et assistants sont même devenus indispensables. « Pour nous, c’est une bouffée d’air frais, confie Martine Bideau. Ils arrivent avec des pratiques hospitalières actualisées, apportent un regard neuf et soulagent aussi une partie des urgences quotidiennes. »
Un financement encore fragile
Le financement constitue aujourd’hui l’un des principaux freins au développement des places. Concrètement, le médecin assistant facture ses consultations à la LAMal, mais la supervision réduit le temps clinique du médecin formateur. Les subventions cantonales visent donc à pallier ce manque à gagner. « La subvention n’est pas là pour payer le salaire de l’assistant, précise Martine Bideau. Elle compense surtout le temps consacré à la supervision. »
À Genève, le Département de la santé a accordé plus de 2 millions de francs au programme sur la période 2026-2029, soit plus de 590 000 francs par année. Mais selon le rapport intermédiaire du Programme genevois, certaines demandes ont malgré tout dû être refusées faute de ressources financières. La réforme EFAS [2], qui introduira progressivement un financement uniforme de l’ambulatoire et du stationnaire, pourrait toutefois accélérer le mouvement et rassurer sur cette fragilité budgétaire. Pour Philippe Schaller, fondateur du Réseau Delta, ce virage impose de repenser plus largement les modèles de soins et de formation. « EFAS doit être une opportunité pour la médecine ambulatoire. Il faut développer des équipes de soins intégrées et apprendre à travailler différemment. » Un constat partagé par Dorian Schaller, membre du conseil de direction du Réseau Delta, qui souligne qu’en évoluant, le métier fera appel à d’autres compétences en interprofessionnalité, dans le numérique, et la coordination. « Ce sont des choses que l’on acquiert difficilement uniquement à l’hôpital. »
L’assistanat en cabinet pourrait ainsi devenir bien plus qu’un simple stage de formation. Il s’imposera probablement comme un laboratoire pour redéfinir les pratiques ambulatoires de demain, notamment dans les maisons de santé et les réseaux interdisciplinaires appelés à se développer ces prochaines années.
Le cas genevois
Malgré une dynamique récente, Genève reste moins doté que plusieurs autres cantons romands. Le Programme genevois d’assistanat en cabinet n’a réellement démarré qu’en 2024 sous forme de projet pilote, avant d’être pérennisé pour la période 2026-2029. Aujourd’hui, le canton finance environ six équivalents temps plein (ETP) répartis entre médecine interne générale et pédiatrie. À titre de comparaison, le canton de Vaud dispose de 26 EPT (permettant d’accueillir environ 50 médecins assistants par année). Pourquoi un tel décalage ? « Genève est un canton-ville avec une très forte densité médicale, rappelle Martine Bideau. Historiquement, le canton considérait peut-être qu’il avait moins besoin de soutenir la relève ambulatoire que d’autres régions périphériques. »
S’ajoute à cela une histoire institutionnelle complexe. Pendant plusieurs années, les subventions destinées à l’assistanat en cabinet étaient gérées par l’hôpital et utilisées essentiellement pour des rotations dans des centres d’urgence. « La mission première du programme avait été un peu détournée, relève Martine Bideau. Le canton a alors stoppé le dispositif avant qu’un nouveau programme soit reconstruit avec l’IuMFE. »
En chiffres :
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Programme pilote lancé : 2024
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Programme pérennisé : 2026-2029
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Financement cantonal : environ 60 % du salaire
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Nombre de postes financés : environ 6 équivalents temps plein
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Budget cantonal 2026-2029 : CHF 2 368 900
Pour en savoir plus sur le Programme d’assistanat au cabinet médical en médecine de famille :
www.siwf.ch/fr/formation-postgraduee/assistant_cabinet_medical.cfm
whm-fmf.ch/fr/assistanat-au-cabinet-medical/